vendredi 17 septembre 2010
Dictionnaire du futur proche
jeudi 26 août 2010
Mais c'est un faux !
Le souci d’attribuer une œuvre à son « auteur » est l’histoire de toute une tradition méthodologique censée révéler qui se cache derrière une toile, de l’analyse « en détail » de Morelli et Berenson fondée sur la connaissance historique – l’exécution d’une oreille par exemple, assez soulante en elle-même, soulignait un automatisme, une signature stéréotypée permettant d’identifier la main du maître…ou celle de son assistant. Jusqu’aux diagnostiques contemporains établis à l’aide de la microscopie optique et des composés chimiques. Les musées et les galeries, parce qu’ils tiennent à rester crédibles, dépensent sans compter en expertises de toute sorte, afin que ne soit laisser aucun doute possible sur la paternité d’une œuvre.
Cela dit, comme le précise la notice, le manque de recul et l’idée d’une Renaissance « hors du temps », nous rendent plus vulnérables aux astuces de nos contemporains. Il n’empêche, on se prend à admirer le savoir-faire de ces peintres cupides, qui resteront à jamais anonymes, faute d’avoir été honnêtes. Ou ayant fait de leur anonymat, un bénéfice plutôt qu'un tort. « La vierge et l’enfant avec un ange », passé pour une œuvre de Francesco Francia, est un faux, qu’une expertise récente situe entre 1850 et 1900. Un faux passé de mode du coup, certes, mais quel faux ! Illustrant à merveille les propos d'Alfred Lessing (What's wrong with a forgery ?) selon lesquels la valeur et le mérite esthétiques ne sont pas une affaire de morale.
Mais qu’est-ce qu’un faux ? Le célèbre Rhinocéros de Dürer fut abondamment copié, comme d’ailleurs la quasi totalité de son œuvre gravée, la question étant de savoir s’il s’agissait de reproduction d’originaux – qui sont des copies légitimes- ou de contrefaçons. Derrière le faux, il y a la tromperie, volontaire et parfois lucrative. Derrière la copie, il n’y a rien que la preuve de la notoriété d’un artiste.
Tant que l’artiste était inconnu, le copiste se souciait peu de l’identité de l’auteur et reprenait le motif comme un mode de représentation réaliste de la nature approprié au manuel zoologique, d’autant plus que Dürer n’avait pas signé la gravure. Un sujet dépourvu soit disant de style et donc anonyme. Mais la renommée de l’artiste allait tout bouleverser en faisant d’une mode de reproduction fidèle de la nature un style inimitable et des copistes des faussaires, faisant de la question de l’attribution une question essentielle.
Autrement dit, si vous êtes petit, inconnu, anonyme, alors il faudra considérer l’existence de vos faussaires, surtout s’ils sont célèbres, comme un honneur alors que copier une célèbrité est un scandale.
Mais peut-on copier n’importe quelle œuvre d’art ? Pourrait-on copier Fontaine par exemple, qui, je le rappelle, est un urinoir en faïence « créé » en 1917 par Marcel Duchamp et signé « Richard Mutt »? Imagine t-on quelqu’un voler Fontaine pour le revendre et ni vu ni connu remettre un autre urinoir en lieu et place de l’ancien ? George Dickie, et dans une certaine mesure, Nelson Goodman, répondraient probablement par la négative, puisqu’ils estiment que c’est l’institution et le contexte qui font l’œuvre, à savoir une certaine catégorie sociologique représentée par des musées, galeries, collectionneurs, experts, critiques, etc., et un cadre muséographique, celui de l’exposition. Hors du musée, Fontaine n’est donc rien d’autre qu’un urinoir.
D’abord refusé par la société des artistes indépendants de New-York à laquelle Duchamp faisait partie, le ready-made fut acheté par le couple de mécènes Arensberg en plein buzz, avant que ces derniers, volontairement ou non, ne l’égarent (avec d’autres ready-made, une pelle à neige, un égouttoir notamment). C’est en 1963, lors de l‘expo Dada au Pasadena Museum of Art de Los Angeles que Duchamp propose un urinoir tout neuf, mais au fond la même œuvre, Fontaine. Dans l’art conceptuel, c’est l’idée qui compte, et non l’objet et on ne peut copier une idée. Soit.
En même temps, il y a fort à parier que si Fontaine était volé et remplacé par un autre urinoir, l’institution justement se mettrait en quatre pour retrouver le bon urinoir – l’original, et ne se contenterait pas d’en refourguer un autre en douce. Car Duchamp, à son corps défendant, est bel et bien devenu un grand maître, et son urinoir (dont il existe à ce jour 8 exemplaires), un fétiche inestimable de notre Culture, un objet sacré du monde de l’art.
Souvenons-nous qu'en 2006, lors de l'exposition Dada au Centre Pompidou, un certain Pierre Pinoncelli avait poignardé l'urinoir, non par dégoût mais par goût - c'était un happening. Mais le musée n'apprécia guère, qui l'assigna en justice pour vandalisme. Sans doute que l'acte artistique de monsieur Pinoncelli n'était pas suffisamment institutionalisé... Le plus drôle c'est que l'arrêt rendu par la Cour d'appel décrivait Fontaine comme, je cite, "un bien destiné à l'utilité ou à la décoration publique et appartenant à une personne publique ou chargé d'une mission de service publique, en l'espèce le Centre National d'Art et de Culture Georges Pompidou". Il y a un je ne sais quoi de freudien dans ce terme "publique" répété trois fois dans l'arrêt de la Cour, si on s'avise que justement le public a encore énormément de mal à avaler Fontaine. Au final, l'auteur du délit écopa d'une amande de 14.352 euros (soit en gros 185 000 de moins que ce que réclamait le musée). Si seulement Duchamp était encore là ! Il aurait suffi de lui en demander un autre.
Encore plus radical serait de faire de la copie une œuvre d’art originale, et c’est ce qu’a fait Sherrie Levine, en rephotographiant des clichés célèbres comme ceux d’Edward Weston ou encore de Walker Evans, réalisés en 1936, de la famille Burroughs et compilé dans l’ouvrage « First and Last ». On a ici affaire à une reproduction parfaite qu’aucune analyse chimique ou je ne sais quel gadget ultra-sophistiqué ne pourrait démasquer. La différence entre l’original de Evans et la copie, elle-même original de Sherrie Levine, provient non pas de l’objet lui-même mais de son mode de réalisation.
La copie d’artistes célèbres est d’ailleurs devenu un courant artistique à part entière, le bien nommé « Appropriation Art »…
Ci-dessous une photographie, non pas de Walker Evans, non pas de Sherrie Levine mais de Michael Mandiberg, réalisé en 2001.
Ah qu'on s’amuse bien dans la photo !
vendredi 20 août 2010
A l'attention des daltoniens

mardi 27 juillet 2010
photographie: retoucher est-ce trahir ?
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C’est tellement bien fait maintenant avec les moyens qu’on a que quand on le sait on est content de le savoir. Pour la publicité, on est habitué, des mannequins divisées en 3 avec des jambes de 4 mètres, ça on regarde d’un air lasse. Mais l’information c’est plus embêtant, et plus passionnant aussi. Car trahit-on nécessairement la réalité en retouchant une photographie ? Pas sûr.
Sur le site d’Arrêt sur Images on apprend que l’hebdomadaire british, Oh combien soucieux de sa rigueur éditoriale, The Economist, a retouché sa photo de Une du 19 juin représentant Obama sur une des plages de Louisiane baignant comme des milliers d’autres dans la merde toxique déversée par le groupe pétrolier BP. Non pas recadré comme ça se fait tout le temps, mais retouché, en effaçant la personne qui s’entretenait avec lui , une honnête habitante des lieux, Charlotte Randolph, en compagnie du représentant des garde-côtes, l’amiral Thad W. Allen (qui lui aurait sauté même en cas de recadrage).
Un autre site très recommandable, celui de l’Observatoire de la censure, nous rappelle que l’agence Reuters avait en août 2006 viré le photographe libanais Adnan Hajj, correspondant Reuters au Proche-Orient depuis dix ans, pour avoir ajouté des panaches de fumée au Photoshop sur sa photo (le bouton « clone » super facile). La photo montrait un raid israélien sur Beyrouth, au cas où on n’aurait pas compris comment ça barde à Beyrouth.
Dans un communiqué, l’agence Reuters précise qu’elle « a une politique stricte et s'oppose à toute modification, suppression, altération, ajout d'une de ses images sans autorisation préalable de Reuters et si nécessaire des personnes concernées".
« Sans autorisation préalable de Reuters », l’agence ne nie donc pas que ces retouches sont parfois nécessaires. Et pour cause…
Car pour un photographe de reportage la situation est plus complexe qu’il n’y paraît : Christian Frei, dans un film documentaire remarquable War photographer (2001) montrait comment le reporter de guerre, James Nachtwey, falsifiait ses photos pour mieux coller à ce qu’il avait vu. Au contraire de ce que suppose certains théoriciens sur le réalisme photographique, comme Kendall Walton, une photographie n’est pas transparente : elle ne capte pas la richesse perceptive du réel et encore moins la subjectivité émotionnelle de celui qui la prend, elle produit des percepts que la scène photographiée n’avait pas. Qui plus est, sous les tropiques courroucés des pays en guerre, il est possible qu’elle lui paraitra fade…fausse. Et un logiciel de retouche d’image apparaîtra comme la meilleure manière de combler ces lacunes. On lui reprochera donc de tromper. Pourquoi ? Sans doute parce qu’on part du principe que justement une photo restitue le réel avec exactitude, comme si faire une mise au point et régler la sensibilité, la vitesse d’obturation et la profondeur de champs n’était pas déjà un acte de tromperie ! Que la réalité soit plus contraignante pour un photographe que pour un peintre n'empêche pas que la photographie est aussi un art et que la manipulation lui est co-substantielle. Cette ambiguité ne peut qu'être un problème pour celui qui utilise cet art pour informer. Un logiciel de retouche d’image n’est pas plus trompeur que l’appareil photographique lui-même. D’une certaine manière il le prolonge, l’affaire étant essentiellement une question de degré.
Avec viré Adnan Hajj était sans doute inévitable mais était-ce juste ?
dimanche 25 juillet 2010
La femme se rebiffe
Le nouveau premier ministre japonais Naoto Kan s'est trouvé une attachée de presse hors pair en la personne de sa cousine et épouse depuis 40 ans , Nobuko, qui vient de sortir un livre intitulé Qu'est-ce qui va changer au juste au Japon après que tu sois devenu Premier Ministre ? Et que répond en substance Nobuko ? Ben rien.samedi 24 juillet 2010
Censeur, quand tu nous tiens !

L’exposition de dessins « Quand les illustrateurs de jeunesse dessinent pour les grands » qui devait se dérouler du 19 mai au 19 juillet dernier à la bibliothèque départementale de la Somme sise à Amiens, a été censurée sous prétexte que certains dessins « étaient vecteurs d'une image dégradante de la femme », dixit Christian Manable, censeur solo et président du conseil général porté à gauche donc, le même Christian Manable qui avait inauguré l’expo.
Sont visés une vingtaine d’artistes ayant prêtés gracieusement leurs œuvres, parmi lesquels Tomi Ungerer, Nicole Claveloux, Lionel Koechlin, Bruno Heitz.
La commissaire de l’exposition, Janine Kotwica, par ailleurs spécialiste du livre pour la jeunesse (faudrait peut-être la virer) et soutenue par l’Observatoire de la liberté de création, a demandé la réouverture de l’exposition et l’impression du catalogue.
Christian Manable, pour répondre aux attaques, ajouta que « certaines images ne permettent pas de faire de distinction entre femme et enfant et nous ne tenons pas à ce qu’on nous fasse de mauvais procès. » Reste à savoir de qui avait peur l'élu PS de la Somme: de la vindicte publique ou de la droite qui entend remettre à la mode cette bonne vieille loi dite de "l'atteinte aux bonnes moeurs" à l'intention des artistes.
Parions que Christian Manable, désavoué à droite à gauche et surtout par son parti aille brûler quelques cierges à la cathédrale d’Amiens afin qu’échoue cette vile initiative.
Et encore une...
Une œuvre d’art peut-elle être immorale ?
Du 1er octobre au 17 janvier 2009, se déroulait l’exposition Pop Life : Art in a Material World au musée Tate Modern de Londres. Or l’exposition fut fermée, sur ordre de la police, dite de l’Obscene Publications Unit (chargée de traquer sans merci les publications obscènes). Car s’y trouvait exposée une photographie de Richard Prince datée de 1975, représentant l’actrice Brooke Shields alors âgée de 10 ans. La photographie, intitulée « Spiritual America » montre la jeune actrice nue, maquillée et huilée, elle se tient debout dans l’atmosphère vaporeuse du bain. Le regard est frontal mais le corps est de biais. Ce pourrait être le corps d’un jeune garçon. L’image est à tous égard troublante, ce contraste entre la féminité outrancière du visage et le corps enfantin, presque asexué déréalise le corps pour en faire une marsienne. Mais est-elle pour autant obscène ? Et qu’est-ce qu’une image obscène ?
Mais être adulte ne suffisait pas.
Il semble que la police des mœurs artistiques londonienne se soit centrée exclusivement sur le corps nu de l’enfant et son attitude soit-disant lascive. On pourrait donc lui reprocher de voir du sexe là où il n’y en a pas. On pourrait lui reprocher aussi son paternalisme en s’arrogeant illégitimement le droit d’autoriser autrui à apprécier ceci ou cela, de s’ériger en maître du bon goût. On pourrait lui reprocher d’ignorer que le sujet d’une œuvre d’art n’est pas grand chose mais que la forme est beaucoup plus, on pourrait la trouver simpliste en s’imaginant que contempler la photo d’une enfant nue a le pouvoir pervers de vous rendre pédophile (si elle l’avait, ce ne pourrait être qu’en éveillant des inclinations qui lui seraient préexistantes.) Il est très facile de reconnaître un pédophile devant une photo telle que « Spiritual America », c’est le seul qui se masturbe. Certes, les pédophiles sont connus pour collectionner, dans le meilleur des cas, des photos d’enfants nus mais qu’un spectateur puisse ressentir des émotions troublantes à la vision de la photo de Brooke Shields qu’il avait consenti à voir ne l’incitera pas à devenir pédophile, à moins que la pédophilie reconnue d’un bon nombre d’ecclésiastiques soit due au panel abondant d’enfants nus sur toile venus illustrer et glorifier leur foi?
Historiquement, si l’on avait jugé comme étant de la « pornographie enfantine » toutes les représentations d’enfants nus en position lascive, les musées et les églises n’auraient plus qu’à fermer leurs portes. Les membres de l’Eglise chrétienne, apostolique et romaine ne sont pas connus que pour le sacrement des catéchumènes et nombreux sont ceux, anciens enfants de cœur ou orphelins, qui attendent que la justice des hommes leur soit rendue. Mais le facteur incitatif, s'il y en a, se trouve du côté de la promiscuité collégiale, de la condamnation du sexe et de son corrélat, l’obligation d'abstinence, pas dans celui de l’art.

Que dirait de ce tableau de Bronzino, Le Triomphe de Vénus, ici avec la main baladeuse de Cubidon, enfant joufflu au derrière rebondi, les agents de l’Obscene Publications Unit ? Sans doute rien de différent de ce que purent dirent en leur temps les membres de la hiérarchie catholique et royale du XVIème siècle, puisqu’après avoir été commandé par François Ier, le tableau fut censuré pendant des siècles. Décrit par Vasari dans son ouvrage Vie de Bronzino comme « une œuvre ambitieuse, dont la symbolique hermétique comme le jeu raffiné, volontairement froid et artificiel, des couleurs et des formes sont typiques du maniérisme », l’œuvre passa moult fois sous les manteaux avant d’atterrir à la National Gallery de Londres sans que personne, pas même les agents de l’Obscene Publications Unit, ne trouve à redire.



